Nadia Ghiaï-Far

Textes critiques

Les yeux hors de la tête, par Nicolas Vauthrin

Ce que vous appelez « quelque chose » est-il de nature spirituelle aux yeux du corps, de nature corporelle aux yeux de l’esprit ? Sont-ce les deux à la fois, ou bien ni l’un ni l’autre ? Toutes ces choses, arc, flèche, moi, s’amalgament tellement que je ne suis plus capable de les séparer. D’ailleurs le besoin de séparer n’existe plus. Dès que je saisis l’arc et que je tire, tout devient si clair, si un, si ridiculement simple… » Le Maître m’interrompit et dit : « Voilà justement la corde de l’arc qui vient de vous traverser ! « Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc », Herrigel


Ça ne représente rien ou, plutôt ça ne représente pas. Pas de distance entre un « représenté » et un « représentant ». Ça se présente, directement, intimement, comme quelque chose de nue, une matière dont on a décollé la peau et qui se laisse voir, à vif, surface arrachée. Le tableau abolit une distance, celle qui sépare le regard de ce qu’il regarde. Tout se passe comme si l’œil glissait hors du regard et de l’écart qu’il implique pour pénétrer sous la peau du réel.

Qu’y découvre-t-il ? La vie animale de la matière. La matière palpite d’une vie qui ne cherche rien mais prolifère, au rythme aveugle de son propre métabolisme, au rythme de la nature : le gel et le dégel. Elle se détend et se contracte alternativement, indifférente, productrice infinie de formes indéfinies, « entre » la glace et l’eau, « entre » l’eau et le nuage », « entre » le nuage et la glace.

Mais comment le regard peut-il quitter sa place pour entrer dans la matière et se fondre en elle? Pourquoi la matière est-elle vivante comme un corps ? L’œil n’entre pas dans la matière mais dans la matière de la sensation. Le tableau ne montre pas « quelque chose » mais la sensation que ce « quelque chose » crée en moi. Ce n’est donc pas tant l’œil qui est sorti que le tableau qui est entré en moi et devenu intérieur. Je ne regarde pas « quelque chose », je ne regarde plus, je suis pénétré par une sensation qui submerge le regard et immerge le « je » dans une présence. Présence de la sensation, autrement dit, présence du corps dont l’expérience refuse d’être seulement visuelle. Le tableau fait accéder, par la vue, à une sensation qui est celle du reste du corps. Il ne s’agit donc pas de voir avec les yeux mais avec le corps, de voir les yeux fermés.
Voir avec le corps, comment est-ce possible ? En dépliant la vibration organique que la matière minérale produit en moi. Coïncidence du minéral et de l’organique dans la matière de la sensation où se dissolvent le sujet et l’objet. Visualisation de ce qui n’est pas visuel, visualisation des organes que la matière éveille et fait vibrer grâce à la sensation. Voir avec le ventre, voir avec le dos, voir avec les reins, voir avec les poumons, les yeux hors de la tête. Le regard et le sujet qui regarde sont attaqués, enfoncés délogés, projetés au dehors c’est-à-dire à l’intérieur du corps. La conscience est envahie par le corps et doit renoncer à la position de surplomb qu’elle affectait. La personnalité se dissipe dans l’apprentissage d’une nouvelle écoute, l’épaisseur rugueuse d’une sensation délocalisée. La peinture n’est plus subjective ni personnelle, elle cartographie l’espace corporel, élabore une physiologie extérieure, où les éléments sont à la fois des matières et des organes, où les flux sont à la fois des veines et des fleuves.


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